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    L'Actu vue par Remaides : Fonds mondial de lutte contre le sida : la France aux abonnés absents !

    • Actualité
    • 28.11.2025

    manif

    Des militants-es de AIDES et de Coalition PLUS lors d'une manifestation à Paris, en novembre dernier, devant le ministère des Finances appelant à une mobilisation de la France au financement de la huitième conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial. Crédit : Bastien André.

    Par Fred Lebreton

    Fonds mondial de lutte contre le sida :
    la France aux abonnés absents !

    Réunis à Johannesburg le 21 novembre dernier, les bailleurs du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ont annoncé une contribution de 11,34 milliards de dollars, un résultat jugé insuffisant face aux besoins croissants et largement en deçà de l’objectif de 18 milliards, fixé par le Fonds mondial. L’absence totale de contribution française associée à celle d’Emmanuel Macron lui-même provoquent une onde de choc. Associations et ONG dénoncent un désengagement « incompréhensible » qui met directement en danger des millions de vies et ternit l’héritage français dans le champ de la santé mondiale.

    Un résultat global salué… mais très en dessous des ambitions
    La huitième conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme s’est tenue le 21 novembre dernier à Johannesburg, sous le leadership conjoint de l’Afrique du Sud et du Royaume-Uni, en marge du G20. Malgré un contexte international marqué par les crises budgétaires, les tensions géopolitiques et l’instabilité économique, les partenaires publics et privés mobilisés ont annoncé 11,34 milliards de dollars de contributions. Un montant qui, s’il témoigne d’une vraie volonté de maintenir l’effort collectif, reste largement inférieur à l’objectif initial de 18 milliards, considéré par le Fonds mondial lui-même comme un strict minimum pour éviter un recul massif des progrès sanitaires. Plusieurs dirigeants-es ont souligné une mobilisation qui, bien que réelle, révèle l’état de fatigue du système de solidarité internationale. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a insisté sur le fait que « l’Afrique devient une force motrice de l’innovation et assume de plus en plus la responsabilité de ses propres systèmes de santé ». Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a rappelé que le Fonds mondial « reste à la fine pointe de la lutte contre les maladies les plus meurtrières » et constitue un investissement stratégique dans la sécurité sanitaire mondiale.

    Les États-Unis, malgré les reculs sévères de leur aide bilatérale, demeurent premier donateur avec 4,6 milliards de dollars, tandis que le Royaume-Uni a confirmé 850 millions de livres et l’Allemagne un milliard d’euros. L’Afrique du Sud a doublé sa contribution publique et mobilisé son secteur privé, tandis que plusieurs pays du Sud ou d’autres continents (Inde, Irlande, Nigeria ou Corée du Sud) ont renforcé leur engagement. Côté philanthropie, la Fondation Bill & Melinda Gates reste le premier contributeur privé avec 912 millions de dollars, suivie de la Children’s Investment Fund Foundation (CIFF) et de l’organisation (RED).

    Pour le directeur exécutif du Fonds mondial, Peter Sands, ces résultats constituent « un moment remarquable » tout en marquant un tournant exigeant : accélération des innovations, réduction de 20 % du budget de fonctionnement, recentrage sur les pays et expansion des mécanismes d’achat groupé. Mais derrière les éléments de langage et la mise en scène de l’unité internationale, un trou béant saute aux yeux : l’absence de la France, deuxième contributeur historique et acteur fondateur du Fonds, qui a choisi de ne pas annoncer de contribution. Pire encore, le président Macron n’a même pas daigné faire le déplacement… Un vide politique qui contraste violemment avec le discours général de solidarité.

    Un échec majeur aggravé par un désengagement français jugé incompréhensible
    Dans son communiqué, Coalition PLUS dresse un constat nettement plus sombre que la communication officielle du Fonds mondial. Pour l’organisation, les 11,34 milliards réunis ne constituent pas une demi-victoire, mais un échec majeur, précisément parce qu’ils s’inscrivent dans un contexte où les besoins explosent et où les reculs politiques se multiplient. Le manque à collecter (sept milliards de moins que l’objectif) se conjugue à l’effondrement de financements bilatéraux essentiels, en premier lieu ceux récemment sabrés par les États-Unis avec Pepfar et l’Usaid. Coalition PLUS rappelle que les premières conséquences, mesurées dès mars, sont déjà « catastrophiques » : fermetures d’associations communautaires, ruptures de programmes de prévention et pertes de suivi pour des milliers de personnes vulnérables.

    L’organisation insiste aussi sur l’ampleur du désastre sanitaire à venir. Selon ses estimations, les coupes budgétaires globales pourraient entraîner 22,6 millions de décès supplémentaires d’ici 2030, un chiffre qui dépasse, souligne-t-elle, les estimations de mortalité mondiale liées à la pandémie de Covid-19. Elle calcule également que, même si l’objectif de 18 milliards avait été atteint, il serait resté un déficit critique de 29,4 milliards par rapport aux besoins réels. Pour Coalition PLUS, l’incapacité des pays du Nord à assumer leurs responsabilités, combinée à des économies fragilisées dans les pays bénéficiaires, crée un gouffre impossible à combler. Et dans ce paysage, l’attitude française apparaît comme un signal dévastateur : non seulement la France n’a rien annoncé, mais elle n’a même pas été représentée par son président, pourtant présent en Afrique du Sud pour participer au G20. L’organisation dénonce une illustration flagrante de « désengagement » et une faille éthique majeure dans la réponse mondiale au VIH.

    Coalition PLUS met aussi en avant une réalité trop absente des discussions institutionnelles : malgré les coupes, « les communautés restent debout ». Leur colère ne disparaît pas, leur mobilisation ne faiblit pas, et leur rôle reste au cœur de toute stratégie efficace. L’insuffisance des financements ne les réduit ni au silence ni à l’impuissance. Les associations rappellent qu’aucune lutte contre les trois maladies ne fonctionne sans interventions communautaires solides. Mais la situation actuelle fait peser un risque inédit : l’effondrement d’organisations locales qui, depuis vingt ans, ont permis de sauver des millions de vies. Pour Coalition PLUS, cette reconstitution n’est pas seulement un rendez-vous manqué : elle est un point de bascule qui révèle une crise profonde de la solidarité internationale et le rôle de la France dans cet affaissement est, selon elle, impossible à ignorer.

    « Macron condamne des millions de malades »
    « Macron condamne des millions de malades et sabote l’héritage français en santé mondiale », le titre de ce communiqué interassociatif signé par AIDES, Sidaction, One et Action Santé Mondiale ne laisse pas de doute sur l’état de colère et de sidération des associations françaises. L’interasso ne mâche pas ses mots : en refusant d’annoncer une contribution et en laissant son ministre des Affaires étrangères intervenir à sa place, Emmanuel Macron « condamne des millions de malades » et « sabote l’héritage français en santé mondiale ». Pour les associations, l’absence du président est un tournant historique : jamais la France, moteur du Fonds mondial depuis sa création et deuxième contributeur lors de la précédente reconstitution, n’avait renoncé à s’engager lors du sommet officiel. Un geste qui, selon l’organisation, détruit la crédibilité diplomatique française en matière de santé mondiale.

    Le communiqué rappelle que les 11,34 milliards annoncés entraîneront mécaniquement un effondrement de l’accès aux soins : plus de deux millions de décès supplémentaires, près de trois millions de personnes privées d’antirétroviraux, 57 millions sans dépistage de la tuberculose et plus de 200 millions de moustiquaires non distribuées. Les associations dénoncent un paradoxe inquiétant : alors même que l’administration Trump a drastiquement réduit son aide bilatérale, elle a choisi de maintenir sa contribution multilatérale au Fonds mondial. La France, elle, fait l’inverse : elle maintient son aide bilatérale, mais se retire, du moins temporairement, du mécanisme multilatéral le plus efficace et le plus évalué.

    Les associations insistent sur la responsabilité personnelle d’Emmanuel Macron, rappelant qu’il s’était présenté comme un champion de la santé mondiale après avoir accueilli la sixième reconstitution à Lyon en 2019 et avoir augmenté la contribution française à 1,6 milliard d’euros en 2022. Ce revirement soudain est vécu comme une trahison. Les organisations appellent le président à annoncer immédiatement une contribution « au moins équivalente » à celle de 2022, et appelle les parlementaires à inscrire le financement dans la loi de finances, notamment en réaffectant les recettes des taxes de solidarité internationale (taxe sur les transactions financières et taxe sur les billets d’avion).

    En conclusion, les signataires rejoignent Coalition PLUS sur un point central : l’absence française ne relève pas d’un simple retard technique. Elle envoie un signal politique dévastateur à un moment où le monde n’a jamais été aussi exposé à des risques de reprises épidémiques. Comme l’a résumé Florence Thune, présidente de Sidaction, sur les réseaux sociaux : en renvoyant sa décision à un « moment plus opportun », Paris laisse surtout entendre que les millions de malades concernés peuvent attendre. Un message d’autant plus troublant qu’il émane d’un pays qui, pendant vingt ans, a fait de la lutte contre ces épidémies un pilier de son action internationale.

    La santé mondiale « ne doit jamais devenir une variable d’ajustement »
    Côté politique justement, peu de réactions en France mise à part ce communiqué des Écologistes publié lundi 24 novembre dans lequel le parti dénonce avec virulence l’absence de toute annonce de contribution française. Un choix qualifié de « défection » alors que la France demeure la deuxième contributrice historique du mécanisme. Dans un contexte déjà déstabilisé par la suspension du programme présidentiel américain Pepfar, qui assurait près de 58 % du financement mondial de la lutte contre le VIH/sida, le parti juge « incompréhensible » que la France se retire au moment même où selon l’Onusida des dizaines de milliers de décès supplémentaires sont déjà constatés et où les projections évoquent jusqu’à 6,3 millions de morts additionnelles d’ici 2029, si le retrait américain devenait durable. Les Écologistes rappellent que l’impact dépasse largement le seul champ du VIH : une étude scientifique relayée par la revue The Lancet anticipe jusqu’à 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030, dont 4,5 millions d’enfants de moins de cinq ans, en cas d’effondrement de l’aide bilatérale américaine via USAID. Les Écologistes soulignent que ce désengagement s’inscrit dans une trajectoire plus large, marquée par une baisse continue de l’aide publique au développement français, amputée de 700 millions supplémentaires dans le budget 2026 et en perte de plus de la moitié de ses moyens en deux ans. « La France abdique son rôle au moment le plus critique », s’indigne le parti écologiste, pour qui cette volte-face ternit l’héritage français en santé mondiale construit depuis Jacques Chirac et affaiblit durablement la crédibilité internationale du pays. Les Écologistes en appellent donc au Président de la République pour qu’il « se montre à la hauteur de l’Histoire » en annonçant une contribution au moins équivalente à celle engagée en 2022, rappelant que la santé mondiale « ne doit jamais devenir une variable d’ajustement » si l’on veut encore espérer atteindre l’objectif d’un monde sans sida en 2030.