L'Actu vue par Remaides : « SFLS 2025 : à Montpellier, la lutte contre le VIH face à de nouveaux défis (1) »
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- 03.12.2025

Le Pr Yazdan Yazdanpanah (directeur de l’ANRS | Maladies infectieuses émergentes) lors de la plénière d’ouverture du congrès SFLS 2025 à Montpellier le 26 novembre 2025. Photo : Aymerick Corfmat
Par Thierry Tran, Solenn Bazin, Aymerick Corfmat, Fred Lebreton
SFLS 2025 : à Montpellier, la lutte contre le VIH face à de nouveaux défis (1)
Pour sa 26e édition, le congrès annuel de la Société française de lutte contre le sida (SFLS) a choisi de poser ses valises dans la ville de Montpellier en région Occitanie, du 26 au 28 novembre 2025. Le thème (ambitieux) de cette année ? « Du VIH à la santé sexuelle, ensemble, réinventons la lutte ! ». Nos envoyés-es spéciaux-les étaient sur place. Retour sur les moments forts du congrès en trois articles. Premier épisode.
Regards sur 40 ans de lutte, et après ?
Au cœur de Montpellier, cité méridionale où les ruelles médiévales se mêlent à une architecture contemporaine audacieuse, l’énergie étudiante et culturelle se déploie à chaque coin de rue. Entre l’élégance de l’Écusson, la modernité du quartier Antigone et l’atmosphère lumineuse propre au littoral voisin, la ville offre un cadre aussi vivant qu’inspirant pour accueillir ce congrès 2025 de la SFLS (Société française de lutte contre le sida).
Mercredi 26 novembre 2025 ; plénière d’ouverture. L’épidémie de VIH se trouve-t-elle à un moment charnière de son histoire ? Cette première session plénière a succédé à une ouverture théâtrale par Franck Marcé (Sida Info Service) et Alain Makinson (médecin et Président du Coress Occitanie) mettant en avant deux changements majeurs intervenus en 2025. D’une part, à l’échelle de la France, il s’agissait de la transition des Corevih vers les Coress, signant l’incorporation (la dilution ?) du VIH dans le champ large de la santé sexuelle. D’autre part, à l’échelle internationale, il était question de l’arrêt de financement du Pepfar (le plan d’urgence présidentiel des États-Unis pour la lutte contre le sida dans le monde). Étrangement, aucune mention du Fonds mondial et de l’absence d’engagement d’Emmanuel Macron lors de la dernière reconstitution des fonds, il y a quelques jours en Afrique du Sud… Il y avait quelque chose de lacunaire dans le discours qui ne s’est pas limité à l’ouverture.
La Conférence introductive « 40 ans de lutte » s’est présentée comme un regard croisé sur le passé, le présent et le futur de la lutte, avec des intervenants (des hommes uniquement) aux profils à la frontière entre médecins, chercheurs-ses et militants-es. Les modérateurs-rices Corinne Merle de Boever et Franck Marcé ont tout d’abord introduit le Pr Jacques Reynes (CHU Montpellier). Ce dernier a retracé l’histoire du VIH en y mêlant son parcours dans la recherche clinique depuis la période de progression de l’épidémie (1985-1997), jusqu’à la période actuelle héritière d’un progrès scientifique ayant abouti aux trithérapies et au principe de traitement comme prévention (I = I). Revoir certains chiffres reste vertigineux : plus de 2000 cas de sida en 1995 en France et presque autant de décès au pic de l’épidémie. Les hommages aux collègues médecins se succèdent comme on salue des frères et sœurs de guerre.

Le Pr Jacques Reynes (CHU Montpellier) lors de la plénière d’ouverture du congrès SFLS 2025 à Montpellier le 26 novembre 2025. Photo : Aymerick Corfmat
C’est sur ce mot clé que l’intervention suivante assurée par Laurent Gaissad (Université de Toulouse) s’est appuyée. Elle a fait la part belle aux victimes de l’épidémie et à la contribution des associations communautaires en citant notamment plusieurs femmes telles que Lydia Brogetti (le Bus des Femmes), ce qui est assez rare pour être signalé ! En effet, Laurent Gaissad a, tant comme chercheur qu’activiste, été témoin d’une guerre économique et culturelle opposant les militants-es de la lutte contre le VIH et des dirigeants-es politiques tels-les que Margareth Thatcher ou Ronald Reagan. Se replonger dans les années 80 et 90 était l’occasion de rappeler les violences institutionnelles (coupures dans la santé aux États-Unis) et les violences policières qui ont été perpétrées sur des activistes en action. Certains aspects ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les bouleversements actuels.

Laurent Gaissad (Univ. De Toulouse) lors de la plénière d’ouverture du congrès SFLS 2025 à Montpellier le 26 novembre 2025. Photo : Thierry Tran
Transversalité, recherche et implémentation : les nouveaux chantiers
Les perspectives de mettre fin à l’épidémie étaient-elles toutefois encourageantes en 2024 ? Le Pr Yazdan Yazdanpanah (directeur de l’ANRS | Maladies infectieuses émergentes) rappelle que les indicateurs à l’horizon 2030 n’étaient déjà pas favorables à cette date. En effet, l’objectif fixé à moins de 500 000 nouvelles infections dans le monde en 2020 n’était pas atteint (nous en sommes à 630 000 en 2025). Cette année, avec la crise du financement de la lutte contre les épidémies (par les programmes étatsuniens, l’Union européenne ou le Fonds mondial), les conflits armés et les nouvelles pandémies/épidémies (Covid, Mpox) la perspective de mettre fin à l’épidémie de VIH s’éloigne. Pire encore, les modélisations prédisent une hausse inévitable des infections dans les prochaines années. Selon Yazdan Yazdanpanah, ce contexte sombre appelle à construire un nouveau leadership mondial ainsi qu’une économie internationale de la lutte moins dépendante des Etats-Unis. Cela concerne aussi la recherche et les innovations thérapeutiques que le Pr Yazdanpanah présente comme des leviers puissants pour surmonter les difficultés à venir. Prenant pour exemple la Prep injectable à base de lénacapavir ou bien la recherche sur la rémission, il rappelle à juste titre que ces outils n’auront pas d’effet significatif sans une implémentation large et correctement construite.
La volonté politique et les moyens financiers qu’implique cette implémentation nous ramènent donc à cette guerre économique qui semble n’avoir jamais cessé. Mais comment continuer sans exceptionnalisme du VIH/sida ? Comment faire dans un contexte de déperdition du système de santé ? Ce sont les questions posées par François Berdougo (SFSP, Société française de santé publique). Dans un contexte où l’on n’a pas de prise sur l’évolution du système de santé, l’orateur nous invite à nous adapter et à nous inspirer d’autres modèles qui se construisent ; par exemple, dans la sphère de la santé mentale. Quand le VIH n’est plus une priorité, comment assurer une prise en charge adaptée dans les dispositifs de droit commun ? Ces questions nous invitent à aborder la transversalité offerte par la santé sexuelle comme une opportunité sans renoncer pour autant à continuer de visibiliser le VIH (notamment au sein des Coress). Non sans un certain contraste par rapport à l’intervention du Pr Yazdanpanah mais sans toutefois s’opposer, François Berdougo identifie comme enjeu central et prioritaire de conduire des travaux de recherche d’implémentation et de parvenir à les financer.
Ces regards se croisent et se posent différemment sur l’évolution d’une épidémie de 40 ans et dont l’histoire n’a visiblement pas atteint son épilogue. Cette édition du congrès de la SFLS s’est donc ouverte dans un contexte incertain qui oblige à repenser les priorités. En cela, ces temps de rencontre, de transmission et de débat entre médecins, chercheurs-ses et militants-es demeurent essentiels pour, pendant trois jours au moins, penser, mener cette lutte et regarder dans une même direction.
L’heure de la pause, c’est l’occasion de pouvoir partager un café avec ses homologues, ses collègues, ou autres professionnels-les partenaires. Les militants-es de AIDES en profitent pour visibiliser les contraintes budgétaires de l’association, qui se voit déclencher un deuxième plan social avec de nombreuses suppressions de postes.
VIH : trois décennies de progrès pour éradiquer la transmission mère-enfant
Mojgan Hessamfar est infectiologue au CHU Bordeaux et membre du Coress de Nouvelle Aquitaine. La médecin introduit le symposium « Femmes, VIH et Santé sexuelle : 2025 une approche holistique de la prise en charge ? » par quelques données épidémiologiques issues de l’Onusida. En 2024, dans le monde, 1,3 million de personnes ont contracté le VIH dont 45 % de femmes. La majorité de ces femmes (63 %), vivaient en Afrique subsaharienne. En France, toujours en 2024, les femmes représentent 30 % des 5 125 personnes nouvellement diagnostiquées et, parmi elles, les femmes nées en Afrique subsaharienne sont majoritaires. Le reste du symposium sur les femmes vivant avec le VIH portait quasi-exclusivement sur les enjeux de procréation et la transmission mère-enfant.
En 2025, en France, le nombre de grossesses évolutives chez des PVVIH est estimé à environ 1 400 par an. La docteure Hessamfar rappelle qu’au début de l’épidémie de VIH/sida, les données épidémiologiques étant limitées, il n’existait pas de protocole structuré permettant une prise en charge des personnes enceintes et vivant avec le VIH. Avec les années 1990 arrive l’AZT et il faudra attendre que les résultats de l’essai ACTG 076, une étude internationale menée aux États-Unis et en France, soient publiés pour avoir des premières recommandations. Cette étude montre une réduction de 67 % de la transmission mère-enfant lorsque la mère suit un traitement par AZT au cours de la grossesse et que l’AZT est administré au nouveau-né pendant ses six premières semaines de vie. Entre 1995 et 1998, ce protocole est diffusé dans la majorité des maternités françaises. Selon l’enquête périnatale française sous l’égide de l’ANRS (La cohorte périnatale prospective française (EPF, ANRS) CO01 inclus toutes les femmes VIH-1 positives ayant accouché entre 2000 et 2017 et n’ayant pas allaité), la transmission périnatale mère-enfant est ainsi passée de 17 % avant 1994 à 1,6 % en 2004, atteignant même 0,4 % lorsque la charge virale de la mère est inférieure à 50 copies/ml à proximité de l’accouchement (Transmission mère-enfant du VIH en France : l’impact majeur des stratégies de prévention – Résultats de l’Enquête périnatale française ANRS-EPF. Josiane Warszawski, Roland Tubiana, Jérôme Le Chenadec, Jean Paul Teglas, Albert Fays5, Catherine Dollfus, Nelly Briand, Carine Jasseron, Christine Rouzioux, Stéphane Blanche, Laurent Mandelbrot).
Mojgan Hessamfar a conclu ainsi : « Dans un contexte français d’accès aux ARV, de traitement continu pendant toute la grossesse, de suivi mensuel de la charge virale et de non-allaitement la transmission périnatale est réduite à zéro. »
VIH et allaitement : des recommandations qui évoluent, des questions qui demeurent
L’allaitement, justement, était l’autre sujet abordé lors de cette session. Mojgan Hessamfar et Pierre Frange, pédiatre à l’hôpital Necker, ont présenté, lors de leurs interventions respectives, l’évolution des recommandations relatives à l’allaitement par les femmes vivant avec le VIH. Jusqu’en 2017, toutes les recommandations officielles des pays à niveau économique élevé prévoyaient que les femmes vivant avec le VIH ne devaient pas allaiter car le rapport bénéfice/risque n’était pas favorable. Les Suisses ont été les premiers à faire évoluer leurs recommandations, en 2018, en reconnaissant le principe de décision partagée et d’accompagnement des femmes qui souhaitaient allaiter. En 2023, ce sont les États-Unis qui ont suivi le pas (Allaitement et VIH : les nouvelles recommandations américaines montrent l’exemple !) . Et enfin la France, en 2024 (Grossesse et VIH : les nouvelles recos françaises). Les deux intervenants-es ont rappelé que la France reste le seul pays à préconiser la mise sous Prep des nouveaux nés, même lorsque les conditions optimales sont remplies pour la femme vivant avec le VIH allaitante lors de la grossesse. Christophe Rouquette, coordinateur du collectif TRT-5 CHV qui a organisé la Journée scientifique 2025 du collectif sur le sujet de l’allaitement par les femmes vivant avec le VIH, est intervenu lors du temps de questions/réponses pour rappeler que les recommandations prévoient que la Prep aux bébés est seulement « proposée » et qu’il ne s’agit en aucun cas d’une condition sine qua non de l’allaitement. Les médecins admettent que c’est une « précaution supplémentaire » qui peut, par ailleurs, entrainer de l’inquiétude chez les parents.
En conclusion de sa présentation, Mojgan Hessamfar a présenté les traitements injectables comme une « révolution » pour les femmes vivant avec le VIH. Elle mentionne les molécules à longue durée d’action que sont le cabotégravir et le lénacapavir. Mais les seuls essais à présenter sont ceux qui concernent la Prep (Purpose 1 et HPTN 084). Quid des données sur les traitements à longue durée d’action et leur implémentation auprès des femmes vivant avec le VIH ? Pourtant, on peut faire l’hypothèse que ces médicaments sont particulièrement intéressants pour elles dès lors que, comme le rappelle la médecin, la stigmatisation et le tabou que subissent les femmes vivant avec le VIH impactent leur rapport à la prise d’un traitement au quotidien qu’elles voient souvent comme un « fardeau ».

Mojgan Hessamfar (infectiologue au CHU Bordeaux et membre du Coress de Nouvelle Aquitaine) lors du symposium « Femmes, VIH et Santé sexuelle : 2025 une approche holistique de la prise en charge ? » du congrès SFLS 2025 à Montpellier le 26 novembre 2025. Photo : Solenn Bazin
Un outil pour prévenir les interactions entre traitements VIH et hormones
Le groupe de travail « Femmes et VIH » du Coress Centre‑Val de Loire vient de mettre à disposition un outil pratique destiné aux prescripteurs-rices afin de mieux anticiper les interactions entre antirétroviraux, contraceptifs hormonaux et traitements hormonaux substitutifs de la ménopause. Un enjeu loin d’être anecdotique : les femmes vivant avec le VIH ont des besoins spécifiques en matière de contraception, d’urgence contraceptive ou de prise en charge de la ménopause, tandis que plusieurs mécanismes d’interaction médicamenteuse sont désormais bien documentés. L’objectif est double : éviter les pertes d’efficacité des traitements et permettre aux patientes de rester pleinement actrices de leur santé. L’équipe à l’origine du travail explique avoir réalisé « une analyse documentaire des mécanismes d’interactions, des recommandations officielles françaises, européennes et américaines, ainsi que des données récentes de la littérature ». De ce travail sont nés deux grands tableaux à double entrée, l’un consacré aux interactions entre traitements hormonaux substitutifs et antirétroviraux, l’autre aux interactions entre contraceptifs hormonaux et traitements VIH. Chaque situation est classée selon un niveau de risque allant de l’absence d’interaction à l’interaction établie « avec risque de conséquences cliniques », afin d’offrir une lecture immédiate et opérationnelle aux professionnels-les. Les auteurs-rices insistent sur l’utilité concrète de l’outil, proposé en français et pensé pour un usage quotidien, notamment dans les services hospitaliers comme ceux du CHRU de Tours ou auprès des réseaux de périnatalité. En facilitant l’ajustement des prescriptions d’antirétroviraux et en sécurisant l’utilisation des contraceptifs et THS (traitements hormonaux substitutifs), cette grille d’interactions entend répondre à un besoin souvent exprimé sur le terrain : disposer, rapidement et clairement, d’un repère fiable pour accompagner les femmes vivant avec le VIH, selon leurs choix contraceptifs et leurs étapes de vie.